Pensées sur l’IA dans le développement

Préambule : l’utilisation du terme « IA » dans le titre fait référence à l’intelligence artificielle générative et j’utilise donc le terme « IAg » (pour « IA générative » donc) dans le texte de cet article pour bien faire la distinction. On utilise effectivement trop facilement le terme « IA » pour parler d’IAg alors que le terme générique d’intelligence artificielle s’applique à des domaines et applications beaucoup plus vastes (et pour des usages parfois beaucoup plus anciens que ChatGPT, comme le calcul d’itinéraire des applications de géolocalisation).

Introduction : contexte personnel

Je suis personnellement écœuré par la frénésie sans limite autour de l’IAg, que ce soit les développements éffrénés de ses outils ou leur utilisation démesurée pour tout et n’importe quoi, par n’importe qui. Au fond de moi, je suis convaincu qu’une très grande majorité des usages de l’IAg aujourd’hui sont inutiles et même néfastes pour le monde.

Je suis professionnellement plus ou moins forcé à utiliser l’IAg — Claude Code en particulier — quotidiennement, parce que l’entreprise suit cette direction comme beaucoup d’autres. Il est cependant utile de noter que ce choix (de l’entreprise) s’est fait après de longs mois d’expérimentations en interne qui se révélent concluantes à l’usage, en tout cas pour ce qui est du développement logiciel et web. Dans mon usage professionnel, je suis régulièrement épaté de ce qu’il est devenu possible de produire avec ces outils de nos jours. Mais croyez-moi, au sein de Proton, il y a plus d’une personne à s’être montrée méfiante — pour ne pas dire hostile — à l’usage de l’IAg, comme je le suis à titre personnel. Et dans tous les cas elles continuent d’être méfiantes car aussi impressionnante soit-elle, cette technologie est faillible à plusieurs égards.

En bref, entre mes convictions personnelles et mon usage professionnel, je vis en pleine dichotomie et je suis honnêtement bien incapable de dire ce que sera ma vie ne serait-ce que dans un an.

Et au milieu de ces deux dimensions personnelle et professionnelle, il y a ma position de président de Paris Web. L’association est philosophiquement plutôt positionnée dans le camp des antis, mais en tant que président, je sais qu’on ne peut et ne doit pas s’arrêter à cette position. On ne peut par exemple pas rejeter tous les sujets qui parlent d’IAg, pour la simple raison que ça ne reflète pas la réalité du monde : l’IAg est partout, énormément de personnes l’utilisent au quotidien, on ne peut tout simplement pas l’ignorer. Mon rôle dans Paris Web m’amène donc, aussi, à réellement questionner ce sujet.

Des raisons de ne pas utiliser l’IAg

Je pense que la majorité des gens qui pourraient me lire sont alignés avec moi, mais je peux me tromper comme je n’ai aucune idée de qui me lit. Alors plutôt que de dérouler une liste d’évidences, je vais me contenter de partager l’article de Gaël : IA bien qui IA le dernier. Mes convictions personnelles sont parfaitement alignées avec lui et je n’utilise pas ces outils à titre personnel. Malgré ça, je peux voir des raisons valables d’utiliser l’IAg.

Des raisons d’utiliser l’IAg

Une bonne raison qui m’est familière : pour répondre à des besoins d’accessibilité, comme la retranscription textuelle. Sur ce sujet, je vous invite à regarder la conférence que Sophie a donné à Paris Web cette année : Comment l’IA m’a permis de dépasser mon handicap ?

L’IAg peut aussi être utile pour trouver des solutions qu’on serait simplement incapable de résoudre autrement, comme créer un pilote pour une veille imprimante qui n’est plus supportée par le fabricant. L’IAg est donc un outil d’assistance qui peut être réellement utile dans des situations variées et offrir des solutions qui ont un impact éthique positif.

Et aux personnes qui me rétorqueraient qu’on est en pleine bulle IA qui va finir par exploser. Je suis d’accord avec vous, je le pense aussi. Ça fera très vraisemblablement du ménage avec un paquet d’entreprises qui se sont lancées sur le secteur et n’y survivront pas, ainsi que des tas d’investisseurs qui vont perdre de l’argent. Mais la technologie survivra à l’explosion de cette bulle au même titre qu’Internet a survécu à l’explosion de sa propre bulle au début des années 2000.

L’IAg dans le développement

Jusque là, j’ai juste parlé des usages généraux de l’IAg dans ce qu’ils ont de négatifs et de positifs. Maintenant, parlons de son usage dans le domaine du développement logiciel et web, à commencer par l’activité de ce métier à laquelle tout le monde pense en premier : écrire du code.

Production de code

En 2026, du code produit par une IAg est une réalité et même si ça me fait mal de le dire, il peut être d’aussi bonne qualité qu’un code produit à la main. D’autant plus si on tient compte de la médiocrité moyenne de ce qu’on peut trouver dans la nature comme code écrit à la main. Aujourd’hui, il est même concevable que du code généré par IAg soit globalement meilleur que la moyenne.

Alors oui, ce n’est pas fiable à 100%, mais un humain ne l’est pas davantage donc je ne pense pas que la fiabilité soit un critère discriminant dans l’absolu. Et oui aussi, les résultats ne sont pas déterministes et peuvent être différents pour une même requête. De la même manière qu’on aura dix solutions différentes pour une même demande posée à dix personnes (et parfois même à la même personne d’un jour sur l’autre).

Avec un recul honnête, on peut se questionner sur l’intérêt d’écrire du code à la main. Au final, est-ce que ça ne fait pas sens que du code puisse simplement être produit par des machines au lieu de nos petits doigts tapotant sur un clavier ? Si on y réfléchit froidement, il n’y a pas de raison de ne pas pouvoir faire écrire du code par des machines plutôt que par des humains.

Au-delà du code

Avec les capacités de l’IAg, il est beaucoup plus facile de créer des prototypes ou de mettre en place des suites de tests. Vous savez, ces mêmes tests qui passent très facilement à la trappe parce qu’on n’a pas le temps, alors qu’ils permettent de garantir, ou en tout cas de limiter, les risques de régressions, notamment.

Pour réellement obtenir une production d’IAg de qualité, il est nécessaire d’avoir une idée très claire et précise du résultat qu’on cherche à atteindre et comment on compte l’atteindre. Je vous laisse deviner les outils qui permettent d’en arriver là ? Les spécifications et la documentation.

En mon for intérieur, j’ai espoir que l’usage de l’IAg réoriente l’effort des équipes sur ces sujets de spécifications, documentations et tests plutôt que sur la production de code. C’est une perspective qui m’était d’ailleurs apparue avant que ça devienne un sujet dans mon boulot, après avoir visionné la vidéo du meetup de Xavier Gorse début 2026. C’est assez long mais très intéressant et ça donne vraiment à réfléchir.

Industrialisation et artisanat

En bref, dans le monde du développement et de la conception web et logicielle plus généralement, l’IAg est sans doute le point de bascule vers une vraie industrialisation à grande échelle de projets qui restaient encore très artisanaux sur beaucoup d’aspects. Même si de nombreux outils ont été ajoutés à la boîte à outils des développeureuses pour automatiser une partie des tâches dans le temps, il n’en reste pas moins qu’être développeureuse consistait encore à écrire du code, jusque là.

Ce que je pense voir se dérouler sous nos yeux est la scission des échelles industrielles et artisanales du développement logiciel et web, exactement comme on a pu le voir dans presque tous les secteurs professionnels au 20e siècle. Mon sentiment est qu’une grande partie des entreprises adoptera ces nouveaux outils dans une démarche d’industrialisation, qui devrait aussi ouvrir la voie à la mise en place de vraies démarches d’assurance qualité dont cette industrie a vraiment besoin.

Pour finir, si j’imagine que beaucoup d’entreprises suivront ce mouvement d’industrialisation, je suis aussi convaincu qu’il continuera d’y avoir de la place pour les développeureuses chérissant amoureusement leur code façonné à la main. De la même manière qu’on trouve toujours des artisans dans de nombreux métiers, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas continuer à trouver des artisans développeureuses à l’avenir.

Vraies limites et risques

Fondamentalement, l’IAg n’est pas un problème en soi. Comme on l’a vu, il y a des usages clairement bénéfiques. Pour moi le plus gros problème de ces outils, c’est qu’ils sont développés avec un modèle de pensée capitaliste axé sur la croissance. À l’heure d’un changement climatique indéniable et alors que ça fait plus de cinquante ans qu’il a été démontré qu’un modèle de croissance infini n’est pas viable à long terme, l’humanité — la société occidentale en particulier — persiste à suivre cette direction.

Et le risque principal qui en découle à mon sens, c’est qu’à l’image des effets du capitalisme, cette technologie va très certainement davantage creuser les inégalités que les combler. Si les outils d’IAg sont aujourd’hui ultra accessibles financièrement pour permettre leur déploiement massif, qu’en sera-t-il dans cinq ans ? La probabilité que les coûts augmentent est forte et privera mécaniquement les personnes qui ont le moins de moyens d’en profiter, tandis que les personnes qui en ont les moyens pourront en profiter pour encore plus les développer (leurs moyens).

Au-delà des coûts, si ces outils sont une opportunité d’émancipation, il n’en reste pas moins que les personnes qui peuvent en profiter n’ont pas forcément les moyens pratiques d’en profiter, par manque de compétences ou de connaissances. Là encore, les personnes les plus aptes à maîtriser ces nouveaux outils sont vraisemblablement les personnes qui étaient les plus privilégiées de par leur situation personnelle, leur éducation, etc.

Enfin, les politiques galèrent déjà à réguler les industries classiques et on doit attendre des décennies pour que des mesures concrètes soient prises pour des produits dont la dangerosité est confirmée (coucou les néonicotinoïdes). Alors miser sur une régulation de l’industrie de l’IA qui évolue bien plus rapidement qu’aucune autre, bon courage…

Conclusion

Pour boucler la boucle, je comprends le rejet de l’IAg mais on ne peut tout simplement pas ignorer que ces outils sont désormais notre quotidien. Et je ne peux franchement pas dire à quoi ressemblera le métier de développeureuse dans un an, mais une chose est sûre, l’IAg sera toujours là, donc nous devons composer avec cette réalité quoi qu’il en soit.

Au final, la question n’est pas de savoir comment lutter contre l’IAg mais plutôt de trouver comment promouvoir un usage moral et éthique de ces outils, à titre individuel et collectif. Ceci étant valable dans le monde du développement autant qu’à l’échelle de la société.